Noureddine Ayouch, Fondateur et président de la Fondation Zakoura pour le microcrédit.
Auteur d’un ouvrage intitulé «Zakoura, agir pour l’emploi et l’éducation», dans lequel il raconte l’expérience de l’association de microcrédit qu’il a fondée en 1995, Noureddine Ayouch défend ses choix et présente les raisons qui l’auraient incité à se retirer du secteur de la micro-finance. Le passage de Zakoura dans le giron de la Fondation Banque populaire pour le microcrédit a fait courir la rumeur de sa «faillite» sur le marché. Dans cet entretien, N. Ayouch apporte sa version des faits.
ÉCO-PLUS : Est-ce vrai que la Fondation Zakoura pour le microcrédit était au bord d’une faillite avant sa fusion avec la Fondation Banque populaire?
Noureddine Ayouch : C’est faux. Le taux de remboursement des prêts dans le secteur était en baisse depuis deux ans. Certes, Zakoura avait un taux un peu plus élevé que d’autres associations. Il faut savoir que les associations ne sont pas toutes sérieuses. Beaucoup d’entre elles cachent encore leurs chiffres. Zakoura avait néanmoins un »trésor de guerre ». On aurait pu continuer, mais tant que le secteur se dirige vers la bancarisation, on a préféré se retirer. On arrive à un tel nombre de clients, un tel montant de prêts qu’il n’y ait plus d’autres voies pour le microcrédit autre que la bancarisation. C’est ce que les Américains ont voulu faire et encouragent depuis trois ans. Pour ce qui me concerne, j’ai toujours été contre la bancarisation des associations de microcrédit (AMC), je l’ai écrit dans mes bouquins et je l’ai dit dans plusieurs conférences. Nous avions le choix entre deux options: s’associer avec une banque ou bien transformer l’association en une banque. Cela ne m’intéressait pas. Parmi plusieurs propositions, nous avons préféré la Fondation Banque populaire parce qu’elle était l’acteur le plus sérieux.
Vous êtes au moins conscients que Zakoura disposait du «Portefeuille à risque (PAR)» le plus élevé de la place…
Notre PAR était, certes, élevé mais restait inférieur à celui d’autres associations.
Et si on limite la comparaison avec les grandes associations de microcrédit…
Incontestablement, notre PAR était plus important mais il n’était pas du tout dramatique. C’est une situation qui est en train de se redresser aujourd’hui. Je vous rappelle qu’en 2007, on était classé premiers sur le plan mondial en termes de clients. Les difficultés ne sont apparues qu’au début de l’année 2008. Toute association reste exposée à ce type de difficultés et peut les dépasser. Nous avions un excédent très important à même de couvrir les quatre cinquièmes de nos problèmes. Après, c’est facile de s’en sortir. Il suffit d’un crédit bancaire et puis voilà… Les crédits, on les avait et on continuait à les avoir. On n’a pas utilisé non plus une ligne espagnole de 15 millions d’euros. La Fondation Zakoura était recherchée par tout le monde et cela n’a rien à voir avec une quelconque crise de faillite, les concurrents peuvent dire ce qu’ils veulent. Bank-Al-Maghrib le sait, nous étions transparents, nous avons tout exposé. Il y a avait juste deux ou trois associations totalement transparentes et qui ont dévoilé leurs chiffres. Nous étions pour des mesures susceptibles de redresser la situation pour l’ensemble du secteur, car, faut-il le dire, certaines associations ont un taux supérieur à celui de notre Fondation et qui continuent à fonctionner jusqu’à ce jour. Si nous voulions être au top sur tous les plans, il y a des règles à respecter. Je reconnais que le système d’information n’a pas marché chez nous, mais ce n’est pas de notre faute.
Entre 2007 et 2008, l’encours de Zakoura est passé de 1,5 milliard à 1 milliard DH. Qu’en est-il des 500 millions DH?
Nous avons cessé de distribuer des prêts à droite et à gauche. C’était un choix volontaire. On a pris le temps de faire du »nettoyage », il y a eu des détournements de la part de certains de nos agents. Aujourd’hui, les choses partent sur des bases solides. Je pense que d’ici la fin de l’année, c’est d’ailleurs ce que nous avons prévu, les comptes seront assainis. A partir de janvier 2009, la situation a commencé déjà à s’assainir. Le taux des créances en souffrance devient inférieur à celui de certaines grandes associations.
Comment se fait-il que le secteur du microcrédit, dont la notoriété était indiscutable et reconnue à l’échelle internationale, ait pu perdre de sa rigueur dans un laps de temps très court ?
Les facteurs sont très simples. Il y a une multitude d’associations. Au départ, nous étions juste trois ou quatre, cela marchait très bien. L’arrivée des moyennes et des petites AMC a généré une concurrence féroce et pratiquement déloyale. Parfois, on comptait sept ou huit AMC dans un seul quartier. La clientèle pouvait prendre un crédit chez plus d’une association. Zakoura a été la première association à avoir attiré l’attention sur le problème des crédits croisés. Nous avons demandé une centrale des risques. Celle-ci a pris deux ans de retard. Il faut reconnaître également les failles du système d’information. Sa mise à jour a révélé un certain nombre d’erreurs autrefois cachées. Un système d’information coûte très cher et nécessite un contrôle et une évaluation permanente. Malheureusement, cela n’a pas été fait par beaucoup d’associations dont la nôtre.
Les AMC se livrent à une croissance acharnée dans le périmètre urbain, alors que leur vocation implique plutôt une présence forte en milieu rural…
Zakoura est l’association qui était la plus présente dans le milieu rural. De par l’éloignement géographique, c’était difficile d’y aller et ce n’était pas du tout rentable. Nous n’avons jamais failli à notre mission associative. Du moment que le secteur s’oriente vers la bancarisation, on a préféré se retirer. On aurait pu à tout moment nous associer avec une banque et continuer l’aventure. On m’a proposé de rester en tant que président et c’est moi qui ai décidé de ne pas rester dans ce domaine. C’est un choix personnel.
Le microcrédit ne vous manque pas?
Pas du tout. Je suis parti avec un objectif associatif et humain puisqu’au début, j’avais mis l’argent de ma poche et je n’ai jamais cherché à me faire rembourser. Dans la perspective inéluctable de bancarisation du secteur, les enjeux se chiffrent à plusieurs centaines de millions de dirhams. Si j’avais voulu transformer Zakoura en une banque, même s’il s’agissait de 100 milliards DH, j’aurais pu le faire. Or, mon objectif était d’ordres social, associatif et humain.
Aucun chiffre n’a filtré sur le montant de l’opération de fusion avec la Fondation Banque populaire pour le microcrédit, s’agit-il d’un choix délibéré ?
On n’a pas communiqué sur le montant parce qu’il n’ira pas dans les poches des gens. Le montant, bloqué dans un compte à la Banque populaire, sera affecté à la Fondation Zakoura-Education, dotée par ailleurs d’un Comité d’éthique. Nous ne sommes pas dans une logique de chiffres et c’est la raison pour laquelle on n’a pas voulu dévoiler ce détail. L’argent va être dépensé pour créer des écoles, pour l’alphabétisation et pour la création d’outils pédagogiques. Il va être affecté aux actions relevant du domaine de la culture, de l’édition et de tout ce qui touche à l’enseignement au Maroc, en particulier dans le monde rural.
Source, LE MATIN, Wadie El Mouden, 30-10-09
http://www.lematin.ma/Actualite/Supplement/Article.asp?origine=sej&idr=666&id=122088
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